Le français, langue seconde en Haïti, est utilisé dans l’administration, l’enseignement et dans la presse. Le français est apprise à l’école. Même après le bac, ceux qui maîtrisent parfaitement la langue de Voltaire sont peu nombreux. Seulement 10% d’Haïtiens parlent vraiment le français. Contrairement à l’Africain, l’Haïtien qui s’exprime en une langue étrangère fera tout pour articuler comme un natif. Du moins qu’il peut si j’ose dire. Vous comprendrez donc pourquoi nos pères conscrits se couvrent de ridicule en commettant un lapsus linguæ. C’est devenu la grande mode chez d’ignares parlementaires haïtiens. De quoi pisser dans sa culotte.

Ici, le français est la langue de prestige social au détriment du créole. Dès lors, on se pose la question : Le français menace-t-il le créole? Une prise de parole en public en langue française peut mettre mal à l’aise un Haïtien. Et pourquoi donc? Parce qu’ils ont peur de commettre des erreurs. Alors, soit que vous soyez aux abonnés absents, soit que vous préparez votre discours, pas facile d’improviser en français. Toujours est-il que le français ne peut clouer le bec à nous tous. 😜

Au XIXe et jusqu’au début du XXe siècle, l’intelligentsia haïtienne envoyait ses enfants au Berceau du Savoir. Tout cela est révolu. Aujourd’hui, les quelques liens culturels qui semblent nous lier à la France sont une histoire et une langue commune. En 2015, la visite officielle de M. Hollande à Haïti devait aussi établir les bases d’une coopération franco-haïtienne ambitieuse et durable… Tout cela parce que les temps ont changé. L’usage de l’anglais se révèle aujourd’hui provocateur pour l’épanouissement du français en Haïti.

Le français

© Christian Packeniu

Depuis 1970, Haïti adhère en tant que membre de la Francophonie. Le XVe Sommet de la Francophonie a été un peu singulier. Le Forum économique de la Francophonie chérissait de faire de la francophonie une véritable communauté économique. L’élection de Madame Michaëlle Jean au poste de Secrétaire Générale de la Francophonie avait emballé bon nombre d’Haïtiens comme si elle allait représenter Haïti. Il est évident que si la Francophonie fait un grand pas vers le progrès économique, Haïti fera un petit pas. Toutefois, là n’est pas mon combat.

Est-ce que le français menacerait le créole?

Le Dr. Pradel Pompilus, l’un des pionniers de la créolistique, a écrit en 1973 dans l’avant-propos de son ouvrage Contribution à l’étude comparée du créole et du français à partir du créole haïtien : «Le français n’est pas notre langue maternelle; la langue de notre vie affective, la langue de notre vie profonde, la langue de notre vie pratique, pour la plupart d’entre nous du moins, c’est le créole, idiome à la fois très proche et très éloigné du français.»

Qui a honte de sa langue a honte de lui-même. À noter que la plupart des Haïtiens sont des néo-colonisés et disent que le créole  n’est pas une langue. Ne dit-on pas que la langue véhicule l’expérience socio-culturelle? Car, elle nous permet de nous intéresser à la pensée et au comportement des sujets parlants! Dès sa rentrée à l’école l’Haïtien est forcé d’oublier, de négliger ou de renier sa langue maternelle. Néanmoins, l’Akademi Kreyòl Ayisyen ferait la plaidoirie pour que pour que les enfants, à l’école, puissent avoir le droit de parler leur langue maternelle sans aucune restriction. Dans les classes moyennes et bourgeoises, les parents s’efforcent à ce que la langue maternelle des enfants soit le français. Je crains que, dans les années à venir, nous ayons une langue qui ne soit ni créole ni français. Le créole serait donc menacé de disparition à plus ou moins long terme.

Repensons l’Haïti francophone de demain

La Sénégalaise Hulo Guillabert s’est rendue compte de bien de vérité sur l’Afrique que nous pouvons appliquer.

«Il faut conduire un grand changement de consciences pour que l’Afrique devienne une terre promise pour ses enfants, au lieu d’être l’enfer qui les oblige à fuir vers d’autres cieux.»

Pour cela, il est important que le système scolaire soit totalement refondé partout dans le continent, surtout en Afrique francophone, où nous sommes tous le fruit d’un système éducatif colonial bien ficelé pour nous aliéner gravement. Ce système est en crise partout dans cet espace», a-t-elle soutenu.

Dr Pradel Pompilus, dans son fameux ouvrage « Le problème linguistique haïtien », 1985, Ed. Fardin, a fait un constat similaire au chapitre III intitulé La langue française en Haïti.

Le français «s’est maintenu grâce à nos écoles surtout, qui ont toujours compté dans le cadre de leurs professeurs des enseignants français».

culture française

© Calua

Je trouve intéressant le cas d’Algérie. La langue d’instruction du système éducatif algérien est l’arabe standard qui existe exclusivement en situation d’apprentissage. Néanmoins, la récente réforme du système éducatif (2003) met l’accent sur l’enseignement précoce du français dès la troisième année primaire (CE2). En Haïti, notre société n’est pas plurilingue et multiculturelle comme c’est le cas de l’Algérie.

Aménagement ou déménagement linguistique?

Dans son livre « Yon lekòl tèt anba nan yon peyi tèt anba », l’éminent linguiste haïtien Yves Déjean a évoqué la situation de l’école haïtienne dans un pays mal organisé. Encore selon le nonagénaire, « sur chaque 100 élèves qui entrent en 1ère année fondamentale, seulement 8 d’entre eux ont atteint la classe de philo. » L’aptitude à comprendre et à produire en français témoigne de ce grand parcours du combattant. Comme il est si bien proposé ici, il faut une politique éducative cohérente en Haïti.

Le français

Crédit photo : NAVFAC

Nier le fait français en Haïti –au nom d’une ‘’exemplaire’’ défense du créole–, constitue à l’évidence une scotomisation, pour citer le linguiste-terminologue Robert Berrouët-OriolCela servira-t-il à grand chose d’annuler la langue française au bénéfice du créole? Pas vraiment ! Pour reprendre Michaëlle Jean : « Le français nous permet de parler au reste du monde ». Qui va prendre du temps pour produire des informations scientifiques et philosophiques pour un petit groupe uniquement créolophone?

Dès lors, la mise en oeuvre de politiques linguistiques pour une révolution culturelle est plus que nécessaire. Pour citer le linguiste français Louis-Jean Calvet (1999), par politique linguistique, on entend «l’ensemble des choix conscients effectués dans le domaine des rapports entre langue et vie sociale, et plus particulièrement entre langue et vie nationale.»

Selon Pierre Vernet, de regretté mémoire, le pays ne verra pas le changement tant souhaité sans une modification profonde de « notre système de pensée, à l’origine de nos actions et de nos comportements ».

Le français reste la langue dominante socialement, celle qui donne accès à la mobilité sociale. Pourtant, le français n’est ni parlée, ni comprise par l’immense majorité des locuteurs haïtiens.

Pour conclure, je ne saurais prôner le bannissement du français pour donner droit de cité au créole. Mais, un aménagement en même temps des deux langues officielles d’Haïti.

3 commentaires on “Le français en Haïti, un stigmate du passé colonial

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *